Solenn Argane COËFFIC
La chambre des songes
RECHERCHES
Mes recherches sur le rêve complètent l’installation artistique, en proposant différents points de vue sur le monde onirique, et en dévoilant un reflet déroutant du mystère des songes. Ce sont les neurosciences, la psychanalyse, et l’art qui ont alimenté mes interrogations et ont participé à la construction de ma réflexion.
Observations en neuroscience
Selon les chercheurs en neurosciences, nous rêvons au minimum une à deux heures par nuit. Que nous nous en souvenions ou pas, nous rêvons tous sans exception. Le rêve est donc une constante biologique de l’être humain, c’est un instinct. Les rêves se produisent à n’importe quel stade du sommeil. De l’endormissement au sommeil paradoxal, en passant par le sommeil lent léger et le sommeil lent profond. Mais c’est pendant la phase du sommeil paradoxal, qu’apparaissent les rêves les plus longs et les plus scénarisés provocant des sensations et des émotions aiguës.
Pendant cette phase, la majeure partie du cerveau est en activité, avance Pierre-Hervé Luppi, responsable de l’équipe « SLEEP » au centre de recherche en neuroscience de Lyon. Néanmoins, le corps est dans un état d'atonie musculaire, ce qui permet aux actes rêvés de ne pas se traduire dans la réalité. En 1953, Nathaniel Kleitman, physiologiste et chercheur sur le sommeil, observe également des mouvements oculaires rapides chez le rêveur, comme si ce dernier était spectateur.
En effet, le cerveau a la capacité d’inventer et de projeter des scénarios inattendus et complexes, comme si c’était une réalité. Le rêveur est donc convaincu de vivre réellement une expérience de la vie éveillée. Une situation insensée et irrationnelle à l’état d’éveil, paraît pendant le rêve plausible et réaliste. Si nous étions incapables de nous réveiller d’un de nos rêves, comment ferions-nous la différence entre le monde du songe et le monde réel ?


Entre illusion et lucidité
Nous ne sommes jamais metteurs en scène de nos rêves, à moins que nous fassions l’expérience du rêve lucide. Stephen LaBerge, fondateur du Lucidity Institute aux Etats-Unis, définit le rêve lucide comme un rêve durant lequel le rêveur a conscience d'être en train de rêver. Regarder l’heure pendant un rêve, observer la paume de ses mains, éteindre la lumière, sont quelques gestes qui favorisent la prise de conscience onirique. Se sachant rêver, le rêveur a alors la possibilité d'exercer un contrôle délibéré non seulement sur ses actions, mais sur le contenu et le déroulement du rêve. Voler dans les airs, transpercer la matière, faire apparaître des objets ou des personnages… De nouvelles facultés, qui semblent impossibles dans le monde matériel, peuvent alors être exercées.
Cette maîtrise n’est cependant pas linéaire et il n’est pas rare que le rêveur alterne entre lucidité, hallucinations, contrôle, et illusion. De la même manière que le trouble de déréalisation qui se caractérise par la modification de la perception de la réalité, cette ambivalence dérègle la capacité du rêveur à dissocier le vrai du faux. Les phénomènes oniriques complexes tels que la paralysie du sommeil, les hallucinations hypnagogiques et les rêves de faux éveils, illustrent parfaitement cette frontière où la conscience du rêveur est à mi-chemin entre le monde réel et le monde des rêves. Cette sensation déroutante confirme l’insaisissabilité du monde onirique qui nous reste étrange et énigmatique.
Le mystère des songes
Le sujet du rêve nous échappe de par son irrationalité et son fonctionnement jusqu’alors inconnu. Lorsque nous dormons, nos rêves ont à priori peu de sens, contrairement à l’éveil où nos pensées ont une certaine logique. Si le rôle du sommeil est connu dans bien des aspects de la santé, il est plus difficile pour les chercheurs d’expliquer le rôle des rêves. Comment le cerveau produit-il les rêves ? Quelles sont les fonctions du rêve et leurs conséquences sur notre psychique ?
Des théories ont cependant été émises: un moyen d’affronter des drames émotionnels de la vie, de fixer la mémoire, de s’entrainer au combat ou à la fuite, d’appréhender notre inconscient, de faciliter nos tendances créatives…. Selon Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse, le rêve serait l’accomplissement d’un désir personnel, tandis que le neurobiologiste Michel Jouvet suggère qu’il a pour fonction de relayer la neurogenèse. Mais ces théories restent des hypothèses et ne sont donc pas des réponses prouvées.
Si le rêve ne peut être expliqué, il est un thème d’inspiration artistique récurrent de par son caractère fantasmagorique. Irréel, absurde, flou, abstrait, informe, sont autant de mots liés à l’onirisme qui inspirent les artistes. Trompe-l’œil, travail sur les perspectives, proportions déformées permettent au peintre surréaliste Salvador Dali, d’apprivoiser le langage onirique comme une expérience à mi-chemin entre visible et invisible. De la même manière que le rêve, l’art permet de transcender les frontières du réel et d’amener l’individu à s’émanciper dans un univers atemporel.
